Nos amis de Marcigny Et des environs.
Nous avions des amis à Marcigny, ce qui les intéressaient surtout, c’était de sortir de leur petite ville, pour aller à la campagne. Nous organisions donc de temps à autre, avec eux, des pique-niques. On voyait alors arriver aux heures convenues, les Relaves, les Berlands, les uns avec de la volaille, les autres avec une terrine de foie gras, d’autres apportaient des fruits ou une salade russe, ce qui était le grand genre, à l’époque. Un bain de Loire nous mettait en appétit avant le repas. Ensuite, les jeunes disposaient toutes choses pour le déjeuner froid. Il arriva un jour qu’en déballant le menu, 3 des invités avaient apporté un jambon. Trois énormes jambons à manger, c’était vraiment la carte forcée. Il fut décidé que dès lors on se concerterait d’avance sur le choix du menu, et pareille mésaventure ne se renouvela pas. Au cours de ces repas, l’esprit gaulois ne perdait jamais ses droits.
Monsieur Relave, prince sans rire, émérite, avait toujours quelque bonne anecdote à servir, ce qui lui valait parfois de douces réprimandes de Madame Relave, mais tout cela n’allait jamais bien loin, la seule présence de ma mère tempérait les conversations. M. de Cavailhès contait quelque affaire de chevaux, sa fille, Mademoiselle Irène de Cavailhès, d’une imagination plus qu’ordinaire, nous parlait de navires de 2 km de long, qu’elle avait vus dans un port de la Manche. Mes frères faisaient gorge chaude en disant que la chose n’était pas possible, que 200 m était déjà bien joli. Alors les évaluations premières devenaient plus modérées, finalement on entrait en composition pour obtenir une formule plus raisonnable. Après le repas, l’on s’évertuait à trouver quelque ’’jeu de société’’. Le plus en vogue parmi nous était le jeu des Députés, deux groupes se formaient en nombre à peu près égal, chaque groupe désignait parmi ses membres un délégué pour le but dont nous allons parler. Ceux-ci allaient à l’écart et s’abouchaient entre eux pour faire deviner chacun au groupe opposé à celui dont il faisait partie, une personne, une chose, un événement quelconque etc… Ils revenaient ensuite chacun dans le groupe ennemi. Les personnes qui composaient ce groupe leur faisaient des questions auxquelles ils devaient répondre seulement par oui ou par non. Quand un groupe avait deviné le premier, il gardait son délégué et s’enrichissait du délégué du camp adverse. On recommençait ensuite avec deux autres délégués. La partie définitive était gagnée quand un groupe avait absorbé tous les membres du camp adverse, la partie finissait faute de combattants et la victoire était proclamée. D’autres fois on jouait à des jeux d’agrément, « je vous passe mon corbillon, qu’y met-on ? Comment l’aimezvous ? Qu’en faites-vous ? » Le questionneur faisait le tour des personnes présentes, et devinait selon les réponses. Ou bien encore, on distribuait de minces feuilles de papier sur lesquelles étaient inscrits les membres de phrases suivants « Monsieur… s’est rencontré avec M… ou Md… Le premier a dit… le second a répondu… Il en est résulté… » Chaque membre de phrase devait être complété par une personne différente, à l’insu du voisin. Un pli soigneusement aménagé maintenait le secret, en sorte que les situations les plus complexes, les plus inattendues se nouaient et se dénouaient, provoquant, au moment du dépouillement général, les éclats de rire ou des exclamations comme celle-ci : Ça tombe bien ! ou Qui l’eût cru ? Ils étaient nos passe-temps à cette époque. Sans doute, le corps et les muscles avaient moins à s’y développer, mais l’esprit y avait tout de même sa part, et ce n’est pas à dédaigner. Mais où sont, ’’vierge souveraine’’, mais où sont ’’les neiges d’antan ?’’ La plupart de ceux qui faisaient partie de ces joyeuses réunions sont morts, quelques-uns seraient même déjà plus que centenaires… Nous avions aussi des parents dans les environs de Marcigny. A Sary, par exemple, nos cousins les Raviers du Magny possédaient un domaine d’environ 200 hectares, ils appartenaient à une ancienne famille du pays. Leur château était un des rares manoirs de la région qui possédât encore son pont-levis. Voir le pont-levis et se faire expliquer son fonctionnement était pour les invités, une des attractions de la journée. Une demoiselle Ravier ( de Montgirod par sa mère ) était devenue notre arrière-grand’mère. Le vieux ’’père’’Ravier du Magny, comme nous l’appelions, avait porté le petit Raphaël, à Marcigny, sur les fonts baptismaux. Comme il était fort âgé, mon père craignait qu’il ne me laissât tomber ( aurait-ce été bien dommage ? ) et demanda à son domestique de l’aider, en mettant ses bras par dessous, mais l’ancêtre me tint fermement. Il mourut 6 ans après, à l’âge de 93 ans, sans avoir eu le temps de faire beaucoup de cadeaux à son petit filleul. Doublement désolé. Son fils Emile du Magny eut deux enfants, Madeleine qui passa sa vie à se dévouer aux œuvres lyonnaises et Pierre qui lui aussi s’est occupé beaucoup des œuvres. Il épousa Anne Dugas ( de St Chamond ) au moment où le gouvernement de la République voulut imposer à l’église les cultuelles. Il fut choisi par les jurisconsultes catholiques comme délégué près du St Père. Le ménage n’a pas d’enfants. Il n’existe pas d’autres Raviers du Magny. Pierre Ravier du Magny, devint un jurisconsulte éminent, professeur de droit à la faculté catholique de Lyon. Sa thèse de doctorat en droit fit sensation dans le monde du Barreau(1) (1) Il se décida assez tard à écrire cette thèse, ce fut je crois vers 1927. + Il y donna un aperçu intéressant sur le maquis de la procédure juridique, au temps de la révolution, en sorte que le plus honnête homme du monde pouvait alors se saisir de pièces compromettantes, afin de mieux assurer sa sécurité. Il y montra comment un magistrat, de ses ancêtres, reprit aux greffes du tribunal de Lyon un décret qui l’expropriait, comme noble, de son domaine de Sary. Il gagna ainsi un temps précieux jusqu’à la chute de la convention, alors les ’’ci-devant’’ nobles purent enfin respirer. Le domaine fut sauvé, et ses descendants l’administrent encore honorablement. 8 Pierre Ravier du Magny nous fut, au début, présenté par son père en ces termes « Voilà Pierre, mon bâton de vieillesse » Le nom de ’’bâton’’ lui resta, et ne sachant pas qu’il s’appelait Pierre, je crus naïvement, pendant quelque temps, qu’il s’appelait ’’ mon bâton’’ ( suite le prochain cahier ) Souvenirs – Généalogie tome 2/3 Appartenant à R.P Raphaël Orsel des Sagets Sous la sauvegarde de marie Nos cousins Bonnardet A St Germain Lespinasse, nous avions d’autres parents, c’étaient les Bonnardet. Notre grand’mère Amélie des Sagets, était la sœur du propriétaire d’une coquette villa ( les Oliviers ) à St Germain. Son nom était Maurice Bonnardet, lui-même s’était marié à Anaïs O’Méade, dont les ancêtres d’origine irlandaise avaient aux siècles passés émigré en France. Elle lui avait donné 2 enfants. L’aînée, Camille, s’était faite religieuse de l’Assomption, elle devait mourir à Nice en 1898, L’année de ma profession (1) C’est dans cette propriété de St Germain que nous passions, chaque année, quelques jours de repos et de saines distractions. Quelle joie pour la famille, quand on allait voir ’’ l’oncle Maurice’’ ! A cette époque, les autos n’existaient pas, on faisait en voiture les 17 km qui nous séparaient de St Germain. Ce voyage était un événement, dès la veille les parents prévoyaient tout, jusqu’aux moindres détails, il ne fallait rien oublier, objets de toilette, petits cadeaux à donner à nos hôtes, semis de plantes, recettes de cuisine, etc… Le cheval recevait double ration ce jour là. Le break qui contenait 10 places était presque toujours rempli, car la visite se faisait au temps des vacances. Et quelles recommandations notre mère ne nous faisait elle pas ! il ne fallait pas parler sans être interrogé, à table il fallait bien se tenir et prendre de tout… Pendant environ 10 ans, Fanfare ( c’était le nom de notre cheval ) accomplit vaillamment son étape. Nous partions vers 8h du matin et nous arrivions entre 10h1/2 et 11 heures. Il faut dire que notre Fanfare, très résistant, il est vrai n’était guère brillant d’allure, car on l’emploi aussi bien au chariot et au tombereau qu’à la voiture. (1) Un jour c’était en 1895, si je ne me trompe, elle me rencontra dans un compartiment de chemin de fer, et me reconnut à ma photographie. ’’Tu devrais entrer chez les Pères de l’Assomption’’ me dit-elle après s’être assurée de mon identité. Je ne sais pas comment les choses se firent, elle dût certainement prier pour moi, mais j’y entrai 3 ans après, et j’y suis encore, depuis 42 ans. + Une année seulement, la visite à St Germain fut anticipée, c’était vers 1880, nous venions d’apprendre une fâcheuse nouvelle. Notre oncle Maurice, malgré ses 50 ans passés, aimait beaucoup conduire les chevaux fringants, il était sur la route de la Palisse, lorsque son palefroi eut peur du sifflement de la locomotive et s’emballa. Redoutant le pire, et se voyant dans l’impossibilité de maîtriser l’animal, notre oncle crut devoir sauter hors de la voiture, malheureusement ses jambes s’entravèrent dans les rênes et pendant 100 mètres environ il fut trainé à terre. Quand il se releva, il avait une jambe cassée (1). Des gens du pays témoins de l’accident, firent un brancard improvisé et le ramenèrent à la maison. Une dépêche nous fut envoyée et c’est dans ces tristes circonstances que nous allâmes apporter à la famille Bonnardet nos consolations. Notre mère, très affectionnée pour son oncle, lui prodigua les soins les plus empressés (2). Mais il fallait d’urgence faire une opération, l’os de la jambe fut légèrement raccourci et ressoudé. La soudure tint solidement, si bien que pendant plus de 35 ans qu’il vécut encore, il ne laissa pas de se livrer à sa passion favorite, la chasse, faisant encore d’assez fortes marches. Seulement, son accident l’ayant rendu prudent, il acheta un cheval de tout repos, nommé Coco, âgé de plus de 18 ans, déjà perclus de rhumatismes. Notre oncle l’attelait, et lorsque nous projetions quelque sortie avec nos deux voitures respectives, la lenteur de Coco faisait notre désespoir, et nous n’avions pas assez de lazzis à l’endroit de cette rossinante. Il y aurait encore bien des choses à dire sur St Germain et sur nos rapports avec nos parents de là bas, mais il faut savoir se borner. Bref, l’oncle Maurice eut le bonheur de voir grandir ses petits enfants, et même ses arrière petit neveux, il mourut avant la grande guerre, à 90 ans passées, dans sa ville des Olivions (3). Son petit fils, Maurice avait embrassé la carrière militaire, ses petites(1) Il prit dès lors l’habitude de dénouer les rênes du cheval afin de n’être plus exposé à semblable accident. (2) A cette occasion, je me souviens que la tante Anaïs, pour l’empêché de trouver le temps long, lui avait mis son petit caniche minuscule au font du lit, et quand nous entrâmes, je fus très intrigué et même effrayé par ses aboiements, car je ne voyais aucun chien dans la chambre. (3) Prière de donner la date exacte, si on la connaît. + 9 Camille, Madeleine et Elisabeth restèrent longtemps auprès de lui et consolèrent ses dernières années. Ajoutons aussi que la famille Perroy habitait alors St Germain-Lespinasse, nous les rencontrions parfois chez l’oncle Maurice, ne nous doutant pas alors que nos deux familles s’uniraient par les liens du mariage.